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Le charme discret des Districts
Depuis quelques années, le phénomène des Districts Industriels italiens est suivi
avec une attention particulière. Des études de cas sur les Districts, choisis pour
leur capacité à concilier développement et emploi, ont été l'objet de discussions
lors des réunions du "G7" et des sommets de l'Union Européenne. Des
délégations de journalistes, d'universitaires et d'administrateurs de plusieurs pays
souhaitent être accueillies dans les Districts pour interviewer les entrepreneurs, les
administrateurs locaux et les syndicalistes. La diplomatie économique italienne
utilise les Districts comme un atout dans la promotion de l'image du made in Italy;
plus récemment, de prestigieuses écoles de commerce ont commencé à s'y
intéresser afin de recueillir des indications normatives utiles pour les
multinationales.
Au-delà du battage des chroniqueurs à la recherche de nouveautés, quelques
repères se profilent dans le développement économique du pays: les Districts
constituent le plus vaste réservoir de ressources et de savoirs diffus de l'industrie
italienne; ce sont les réalités qui ont su au mieux préservé le patrimoine artisanal,
artistique, naturel, culturel et gastronomique hérité du passé, tout en nourrissant
des ferments de nouveauté et l'envie de se mesurer aux défis de la mondialisation.
Les Districts constituent une réponse originale et efficace au nouveau système
concurrentiel qui est en train de voir le jour sur les cendres des systèmes de "production de masse". C'est pour cette raison que les expressions "l'après Ford"
et "néo-artisanat" ont été utilisées.
La recette des Districts
Les Districts italiens, ne sont pas exempts de problèmes, bien entendu, et leur
recette pour le développement n'est ni la seule, ni, en absolu, la meilleure, mais le
"menu" qu'elles proposent est celui que de nombreux gouvernements voudraient
aujourd'hui réaliser:
- des entreprises dynamiques, enracinées sur le territoire et projetées sur les
marchés internationaux;
- un taux de chômage contenu et un taux d'activité supérieur à la moyenne;
- une participation élevée de la population féminine aux activités économiques;
- des revenus par personne supérieurs à la moyenne nationale (et souvent à la
moyenne européenne).
L'attrait des Districts est lié à une pluralité d'éléments de type économique, social
et territorial. Dans le classement mondial effectué chaque année par l'IMD de
Lausanne, l'Italie occupe la 34e position, en contradiction avec la 5e place
inhérente au produit national brut et la 3e place de la balance commerciale, mais
également en contradiction avec la 46e place inhérente à la qualité des services de l'administration publique, la 45e place ayant trait à l'efficacité du système
parlementaire, la 43e place relative à la pression fiscale sur les entreprises et la
42e place ayant trait à l'équipement et à la gestion des infrastructures.
Différentes interprétations de ces anomalies italiennes ont été proposées, la
plupart soulignant que les véritables protagonistes de notre brillante performance
économique sont les petites et moyennes entreprises des Districts Industriels qui,
avec leurs exportations, ont alimenté le succès du Made in Italy: environ un
tiers des exportations italiennes est produit par des entreprises qui travaillent dans
les Districts Industriels. Ces petites entreprises sont parvenues à conquérir, au
niveau international, des parts consistantes de marchés dans une série de
productions riches en contenus immatériels comme la mode, le design, la
sensibilité pour les belles choses qui se basent sur des facteurs historiques,
culturels et sociaux liés à l'histoire de notre pays et à son style de vie particulier. Le
rôle des Districts est déterminant dans tous les secteurs dont l'Italie est désormais
protagoniste sur les marchés internationaux.
Les fondements économiques des Districts
Dans les études d'organisation industrielle, le concept de Districts Industriels a été
introduit par Alfred Marshall vers la fin du siècle dernier. Longtemps en marge des
doctrines économiques, il a été repris dans les années 70 par Giacomo Becattini
dans ses études sur l'industrialisation "légère" de la Toscane.
Les Districts Industriels sont, généralement parlant, des systèmes territoriaux
circonscrits (dans les expériences italiennes, les plus grands comptent entre 400 et
500 000 habitants), caractérisés par:
- la spécialisation dans la fabrication d'une famille particulière de produits; en
pratique, un secteur important qui fait partie intégrante de l'identité du territoire (le
marbre de Carrare, les casseroles et les robinets de la province de Novare et de
Verbania, la bonneterie de Carpi, les tissus de soie de Côme, les bas de
Castelgoffredo, les boutons de Grumello, etc...);
- un tissu productif composé en grande partie de petites et moyennes entreprises
et d'un nombre consistant d'entrepreneurs;
- la division articulée du travail entre les entreprises qui tendent à se spécialiser
dans l'une des phases de fabrication; leur façon d'opérer rappelle les derniers
instants d'un concert lorsque "sans aucune concertation préliminaire, l'éclat des
applaudissements s'organise petit à petit en applaudissements rythmés". Un
capital social particulier constitué d'un savoir-faire diffus, de relations de confiance,
d'un esprit d'émulation et de canaux confidentiels pour la circulation des
informations constitue, en effet, le code génétique des Districts;
- la présence d'un réseau efficace d'activités de services, publics et privés, qui
travaille en prise directe avec les entreprises du secteur caractéristique;
- une vie économique et sociale réglée, de façon non conflictuelle, par des
associations de catégorie et des organisations syndicales;
- un sens civique élevé qui caractérise aussi bien les opérateurs économiques que
la vie culturelle (associations, cercles culturels, volontariat…) et administrative.
- l'interpénétration des activités économiques et de la vie culturelle et sociale des
habitants (écoles, instituts de formation, musées industriels, chroniques locales
des quotidiens, etc…).
Les Districts se sont développés dans les régions du centre et du nord-est, mais
depuis quelques années, le phénomène se propage également au Sud.
Le poids économiques des Districts
Ces dernières années, plusieurs tentatives ont été faites pour tracer la carte
des Districts italiens. L’Istat (institut national de statistique) en a identifié 200.
Les données suivantes soulignent bien le poids économique des Ddistricts dans
l'économie italienne:
Dans le système des Districts pris dans leur ensemble
- 2 200 000 actifs dans le secteur manufacturier, soit 42,5% de l'emploi
manufacturier en Italie.
Dans les "activités caractéristiques" (secteurs de spécialisation):
- 700 000 actifs
- 90 000 entreprises
- 80 milliards de dollars de chiffre d'affaires
(environ 60% des produits du c.d. "Made in Italy")
- 35 milliards de dollars à l'exportation
(44% de la production réalisée dans les Districts Industriels)
Entrepreneurs et Districts Industriels
Après la Seconde Guerre mondiale, l'Italie a pris sa place dans la division
internationale du travail en misant sur la production de biens que de nombreux
économistes ont jugés - un peu trop hâtivement - adaptés uniquement aux pays où
le coût du travail est faible.
L’évolution de la consommation dans les pays industrialisés n'a pas récompensé
les coûts de production faibles, mais la capacité d'offrir des biens au contenu
relationnel élevé comme le design, la personnalisation, l'esprit du temps.
L'organisation caractéristique des Ddistricts Industriels, avec des PME
nombreuses et flexibles et un patrimoine social et culturel particulier, s'est avérée
très efficace dans la production de ce type de biens.
Le succès des Districts a été interprété de plusieurs façons et, souvent, des
facteurs historiques ou culturels, comme "l'effet Renaissance", ont été mis en
cause.
Nous ne devons toutefois pas sous-estimer la compétitivité et la grande capacité
d'adaptation et d'innovation des entreprises qui travaillent dans les Districts. Il est
en effet impensable, à l'époque de la mondialisation, de ne baser le succès des
Districts et du made in Italy que sur des facteurs culturels.
Des experts, qui se sont penchés sur les entreprises des Districts, ont mis en
évidence une série d'atouts extrêmement efficaces qui représentent un style
d'entreprise original, modelé au cours du temps sur les caractères suivantes:
- la compétition interne: la vie des entreprises des Districts n'est pas facile car la
concurrence est importante; chaque District compte des dizaines d'entreprises qui
se disputent des facteurs de productions et des parts de marché; la compétition
les pousse vers les frontières de l'efficacité économique;
- les compétences au niveau de la fabrication: les entreprises des Districts ne
disposent pas de manuels d'utilisation internes, mais possèdent un grand
patrimoine technique et d’organisation, renouvelé de façon informelle; de plus, les
Italiens sont très habiles dans la production des machines utiles aux différentes
fabrications des Districts; l'Italie produit plus de machines pour l'industrie que les
Etats-Unis et elle en est le troisième exportateur après l'Allemagne et le Japon;
- les styles d'entreprise: les structures de production des Districts sont légères, les
entreprises sont à caractère familial; les modèles d'organisation sont simples, les
systèmes d'aide très efficaces;
- l’effet foire: la concentration de nombreux producteurs d'un même secteur (les
Districts justement) dans un rayon de quelques kilomètres permet aux clients
d'avoir un aperçu global de l'offre comme à l'occasion d'une foire;
- les recherches de marché collectives: les entrepreneurs des Districts sont
dynamiques et voyagent sans cesse à travers le monde; le contact personnel
direct entre des centaines d'entrepreneurs et les clients permet de collecter des
informations détaillées et de première main sur les tendances de la demande; ces
informations sont sélectionnées et traduites en programmes de production qui
guident l'activité des entreprises dans les Districts; sous cet aspect, aucun institut
de recherche ne peut rivaliser avec les entrepreneurs en matière d'étude de
marchés;
- des échanges fréquents entre les entreprises qui connaissent parfaitement leurs
produits et un système de services avancés qui vont du design à la finance, en
passant par la presse spécialisée, le marketing et l'hôtellerie.
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