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L’Italie révélée par les marchés
L’Italianité des exportations italiennes
Qu'est-ce qui contribue le plus à former l'image de l'Italie dans le monde? Le
patrimoine artistique? La gastronomie? Certains comportements collectifs -
véritables ou présumés - des Italiens?
En tout état de cause, il est certain qu'une représentation de l'Italie prend forme
tous les jours dans les choix de consommation de millions de personnes dans le
monde entier lorsqu'elles achètent des produits made in Italy. En effet, les
échanges commerciaux, tout comme les modes ou le tourisme, révèlent aussi ce
qui d'un pays est le plus apprécié pour des raisons d'intérêt ou d'originalité.
Dans quelle mesure les marchandises que l'Italie produit et exporte
contribuent-elles à former l'image du "Bel Paese"? Quelle image de l'Italie ressort
des marchés internationaux?
Pour répondre, il faut se demander si la structure des exportations italiennes
diffère de celle des autres pays. L'exploit italien dans les secteurs des produits de
consommation (textile/prêt-à-porter, chaussures, décoration, ameublement…) que
les théories économiques attribuent généralement à des pays dont les coûts de
production sont plus bas a interpellé de nombreux chercheurs. Une bonne partie
des études a focalisé l'attention sur le retard (et donc la vulnérabilité) inhérent à la
structure des exportations italiennes, en soulignant l'absence de produits qui font
partie du monde de la haute technologie. Cette grille de lecture représente l'Italie
comme un pays à cheval entre le sous-développement et la modernité. La limite
principale de cette interprétation repose justement dans le fait qu'elle ne parvient
pas à rendre compte du succès durable des exportations italiennes malgré l'âpre
concurrence des pays dont les coûts de production sont beaucoup plus bas et qui,
par conséquent, jouissent d'avantages extraordinaires dans la production de biens
"sous-developpés d'un point de vue technologique”.
Récemment, on a tenté d'expliquer la performance des exportations italiennes à
l'aide de grilles d'analyse différentes de celle basée sur l'innovation technologique
qui se reflète simplement dans des éléments comme les brevets ou la recherche
formelle des laboratoires.
Dans les chiffres du commerce international, le made in Italy ressort très
clairement même si en filigrane. Sur le total des exportations des pays du "G7",
l'Italie représente globalement 9%, mais si nous observons certains produits du
système "personne/mode", les chiffres augmentent de façon considérable : 66%
pour les chaussures, 54% pour les bijoux, 49% pour les tissus en fibres de qualité,
38% dans le prêt-à-porter masculin et ainsi de suite, comme l'explicite bien le
tableau.
L'image marchande de l'Italie révélée par les marchés (1996)
| produits |
part de l'Italie dans les exportations du G7 |
Valeur des exportations italiennes en millions de dollars |
| TOTAL DES EXPORTATIONS SYSTEME MODE |
9% |
227.820 |
| Chaussures |
66% |
8.099 |
| Cuirs |
55% |
3.066 |
| Bijoux |
54% |
4.653 |
| Tissus de laine, soie et lin |
49% |
3.074 |
| Accessoires prêt-à-porter |
44% |
2.016 |
| Valises et sacs |
42% |
1.567 |
| Prêt-à-porter masculin |
38% |
2.663 |
| Accessoirs d'habillement divers |
38% |
5.519 |
| Prêt-à-porter féminin |
34% |
3.058 |
| Tissus de coton |
27% |
1.585 |
| Prêt-à-porter féminin en laine |
27% |
660 |
| Tissus en fibres chimiques |
24% |
2.640 |
| Tissus en tricot |
24% |
764 |
| Pigments, colorants |
23% |
93 |
| Filés |
22% |
2.575 |
| Maroquinerie |
20% |
75 |
| Prêt-à-porter masculin en laine |
20% |
258 |
| PRODUITS POUR LA MAISON
Carreaux et mat. de construction |
54% |
5.764 |
| Meubles et ameublement |
37% |
8.203 |
| Lampes et appareils d'éclairage |
32% |
1.263 |
| Electroménager |
30% |
5.094 |
| Salles de bain, chauffe-eau, radiateurs |
30% |
915 |
| Vaisselle |
24% |
445 |
| Pierres, marbres, etc. |
21% |
303 |
| Vannage, robinetterie |
20% |
2.704 |
| Structures en métal |
20% |
1.013 |
| Alimentation médirranéenne
Machines pour l'ind. alimentaire |
37% |
970 |
| Conserves de fruit |
23% |
407 |
| Préparations à base de céréales |
22% |
1.535 |
| Prépar. diverses à base de céréales |
21% |
48 |
| Jus de fruit |
20% |
335 |
| Huiles végétales non soft |
20% |
70 |
Ces chiffres ne différent pas de beaucoup pour les produits du système
ameublement/maison (54% dans les carreaux et les matériels de construction,
37% dans les meubles, 32% dans les lampes et l'éclairage) et pour le système alimentation/diète méditerranéenne (37% pour les machines de l'industrie
alimentaire, 23% pour les conserves de fruit, 22% pour les préparations à base de
céréales — le poste statistique dont fait partie la plus grande icône d'Italie: les
spaghettis!).
Les choix des consommateurs révèlent des préférences (et, indirectement, une
image) très différente: l'Italie prime dans les productions où le design revêt une
importance particulière, très étroitement liées à la personne et à sa représentation.
Il s'agit d'une série de biens originaux dont le dénominateur commun, sous toutes
ses facettes, reflète et contribue à définir le "style de vie italien" :
Il est possible de saisir la force de la spécialisation italienne en observant les
chiffres des exportations par habitant. La valeur de l'export italien par personne
des produits du système "mode, ameublement, maison et diète méditerranéenne"
était en 1992 plus élevé que l'export allemand par personne de moyens de
transport et que celui japonais d'appareils électriques et électroniques
(respectivement 1.179, 1.075 et 903 dollars par habitant).
Dis moi ce que tu exportes et je te dirai qui tu es!
Il existe de bonnes raisons d'affirmer que :
- les biens exportés par l'Italie diffèrent sensiblement des biens exportés par les
autres pays industrialisés;
- il s'agit d'un ensemble de productions riches en contenus immatériels comme le
design et la capacité d'interpréter l'esprit du temps : filés, tissus, bonneterie,
prêt-à-porter, collants, chaussures, lunettes, bijouterie, meubles, objets pour la
maison, etc… qui contribuent de façon cohérente sous l'étiquette du Made in Italy
à construire (et à refléter) une représentation particulière de l'Italie.
Une autre question se pose alors : qu'est-ce qui fait de l'Italie un cas à part?
Ces dernières années, de nombreuses barrières économiques et culturelles sont
tombées à travers le monde mais, différemment de ce qu'avait projeté l'orthodoxie
économique, le vent de la mondialisation, au lieu de faiblir, a souligné les
particularismes de différents pays et, à échelle réduite, des régions.
De cette contradiction entre faits et théories commence à se dégager l'idée que
des systèmes économiques nationaux (ou régionaux) différents peuvent coexister
dans un marché global, chacun d'eux lié à des évolutions historiques spécifiques,
aux institutions et aux représentations des différents pays ou régions.
Des facteurs organisationnels, des parcours de développement et des
infrastructures sociales différentes et des effets d'échelle contribuent à segmenter
le marché global, à créer une multiplicité de facteurs de différenciation et des "niches", à cristalliser les particularités de chaque pays autour d'images et de
représentations qui, à leur tour, se transforment en des facteurs ultérieurs de
différenciation et d'affermissement des "niches".
Quels sont les facteurs contribuent à dessiner la spécialisation et l'image italiennes
?
Des indications utiles à ce propos nous viennent de la superposition de l'image de
l'Italie, qui se reflète dans les biens exportés, à certaines des plus diffuses
représentations de l'Italie : l’image du pays des petites villes et des communes
originaires de la Renaissance, l'image de l'Italien entreprenant et navigateur. En ce
qui concerne l'Italie de l'art, le fait de vivre dans un pays qui vante le plus riche
patrimoine monumental du monde constitue, selon nombree de personnes, une école collective qui développe le sens de l'esthétique et des belles choses.
Certaines particularités du développement économique italien de l'après-guerre
nous aident, par ailleurs à dégager "les fondements économiques" du succès du
made in Italy dans les secteurs dominants de notre export et le lien étroit avec les
pratiques originales de notre capitalisme, basé sur les entreprises familiales, sur
les structures légères et sur un climat de coopération.
Les Districts Industriels et le made in Italy
L’image commerciale de l'Italie est étroitement liée à un ingrédient singulier de son
développement économique : les Districts Industriels. Ces derniers constituent des
systèmes territoriaux assez localisés qui ont progressivement produit une
interpénétration étroite entre la vie matérielle et les activités de production des
habitants.
Au sein des Districts, l'organisation de la production est basée sur une division
articulée du travail entre groupes de petites et moyennes entreprises, qui tirent
réciproquement avantage de la concentration d'activités appartenant à la même "filière" de production dans une même zone.
La concentration d'un grand nombre de professionnels, tous concurrents, dans une
même zone bien délimitée stimule l'innovation. Dans ce climat particulier où se
mêlent entrepreneurs, normes tacites qui réglementent les activités économiques,
esprit d'émulation et ouverture envers la nouveauté, les PME italiennes ont
développé une capacité particulière à concevoir et industrialiser rapidement une
grande quantité de nouveaux produits; elles parviennent en outre à interpréter
magistralement les besoins de personnalisation et les valeurs des consommateurs.
Les valeurs ajoutées reconnues à l'organisation de la production sur la base des
Districts sont nombreuses; la plupart ont quelque chose à voir avec le design et
les fonctions esthétiques.
De par leur façon d'oeuvrer, les Districts rappellent une grande foire où les
professionnels recueillent, en un laps de temps, très court une grande quantité
d'informations et peuvent comparer les caractéristiques des produits et leurs prix.
D'autre part, les entrepreneurs des Ddistricts, en se déplaçant constamment sur
les marchés internationaux, collectent des informations directes qui permettent de
segmenter les marchés et d'adapter les productions aux exigences des
consommateurs.
Les Districts, tout comme l'Italie prise dans son ensemble, ont une image
commerciale associée à la production maîtrisée qui constitue leur identité : les
produits de soie à Côme, le marbre de Carrare, les bas de Castelgoffredo, les cuirs
de Santa Croce, les tissus de laine de Prato et Biella, les divans rembourrés
d'Altamura-Santeramo in Colle, les couverts et les articles ménagers d'Omegna et
de Lumezzane, la bijouterie de Valenza Po et d'Arezzo, les chaussures de Fermo
et de la vallée du Brenta, les chaussures de sport de Montebelluna.
Les recherches de Marco Fortis soulignent que l'image et les parts de marché de
l'Italie sont solidement liées à la spécialisation des Districts Industriels.
Les chiffres sont impressionnants si l'on sait que presque 40% de l'export mondial
de céramiques provient de Sassuolo et de quelques communes limitrophes; qu'un
quart de l'export mondial de produits de soie provient de quelques villages des
rives du lac de Côme, que les provinces de Biella et de Prato se partagent presque
un quart de l’export mondial de tissus de laine.
Les consommateurs du monde entier, lorsqu'ils achètent un produit made in Italy, “
achètent" aussi souvent une représentation de l'Italie, ou mieux encore du "style
de vie italien".
Le lien entre ces biens et leur "italianité" est encore plus profond. En effet, non
seulement ils reflètent le style de vie, mais sont aussi le produit d'une "voie de
développement industriel" particulière qui tire sa force de l'ensemble des
institutions, du tissu social, des formes d'organisation, de la culture d'entreprise
que l'histoire a sédimenté dans les Districts Industriels italiens.
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